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Sénégal, Afrique, Monde : il faut rompre avec la gouvernance environnementale actuelle

La gouvernance environnementale souffre d’un vice de départ : elle repose trop souvent sur une mauvaise compréhension de ce qu’est l’environnement. ....

— Photo : Dr Aliou Gori DIOUF / À l'Heure
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Sénégal, Afrique, Monde : il faut rompre avec la gouvernance environnementale actuelle

La gouvernance environnementale souffre d’un vice de départ : elle repose trop souvent sur une mauvaise compréhension de ce qu’est l’environnement. Dans les discours publics, les politiques nationales, les programmes internationaux et même certaines approches scientifiques, l’environnement est fréquemment assimilé à la nature. Cette confusion paraît anodine. Elle ne l’est pas. Elle explique en partie l’échec de nombreuses politiques environnementales, notamment en Afrique, où les urgences sociales, économiques et écologiques s’entremêlent.

L’environnement n’est pas la nature. La nature renvoie principalement au système écologique : les forêts, les sols, l’eau, les océans, la biodiversité, le climat, les ressources naturelles. L’environnement, lui, est plus large. Il désigne le cadre d’interactions entre le système humain et le système écologique. Il n’est donc pas un objet extérieur à l’homme. Il est une relation, un équilibre, un espace de dépendance mutuelle.

On peut comparer l’environnement à un ménage. Dans un ménage, deux entités essentielles coexistent : l’homme et la femme, le mari et l’épouse. Chacun a ses besoins, ses aspirations, ses fragilités et ses responsabilités. L’équilibre du ménage dépend de la qualité de la relation entre l’homme et la femme. Si l’un domine, épuise ou nie l’autre, le ménage se fragilise. Si, au contraire, chacun trouve sa place dans une relation équilibrée, le cadre commun devient viable.

Il en va de même pour l’environnement. Le système humain a besoin de produire, de se nourrir, de construire, d’innover, de créer des emplois et d’améliorer ses conditions de vie. Le système écologique, lui, a besoin de préserver ses cycles, ses fonctions, sa capacité de régénération et sa résilience. La crise environnementale apparaît lorsque cette relation devient déséquilibrée, lorsque le système humain prélève, transforme et détruit au-delà de ce que le système écologique peut supporter.

C’est pourquoi la question environnementale est éminemment une question de développement. Elle n’est pas un supplément moral, ni une préoccupation secondaire que l’on ajouterait après les choix économiques. Elle se situe au cœur même de toute stratégie de transformation sociale, économique et territoriale. Aucune politique de développement moderne ne doit se concevoir en ignorant le rapport d’équilibre indispensable entre les systèmes humains et les systèmes écologiques. Développer un pays, ce n’est pas seulement construire des infrastructures, produire davantage ou accroître les richesses ; c’est aussi préserver les conditions écologiques qui rendent cette production, ces infrastructures et ces richesses possibles dans la durée.

C’est pourquoi il faut rompre avec une gouvernance environnementale réduite la conservation de la nature. Protéger les forêts, les mangroves, les terres agricoles, les océans ou la biodiversité est indispensable. Mais cela ne suffit pas. Il faut surtout gouverner la relation entre les sociétés humaines et les écosystèmes. L’enjeu n’est pas d’opposer l’homme à la nature, ni le développement à l’écologie. L’enjeu est de construire un équilibre entre les besoins humains légitimes et les limites écologiques réelles.

Cette rupture est particulièrement urgente pour le Sénégal et les autres États africains. Nos pays doivent répondre à des défis immenses : emploi des jeunes, sécurité alimentaire, urbanisation rapide, accès à l’énergie, industrialisation, infrastructures, santé, éducation et souveraineté économique. Mais aucun de ces objectifs ne peut être durablement atteint si les sols s’appauvrissent, si l’eau se raréfie, si les littoraux reculent, si les ressources halieutiques s’effondrent ou si les territoires deviennent plus vulnérables aux chocs climatiques.

L’Afrique ne peut pas choisir entre développement et écologie. Elle doit refuser ce faux dilemme. Elle doit porter une autre vision : celle d’un développement qui reconnaît que la prospérité humaine dépend de la stabilité écologique.

Toute politique agricole, industrielle, urbaine, énergétique ou commerciale qui ignore cette interdépendance prépare ses propres crises futures.

Cette réflexion impose également de revisiter le concept de “développement durable”. Cette expression, devenue incontournable dans les arènes internationales, comporte une ambiguïté conceptuelle. Cette ambiguïté n’est pas liée au fait que le développement doive s’inscrire dans le temps. Elle tient plutôt au qualificatif “durable” lui-même.

Le mot “durable” dérive du latin durare, qui renvoie étymologiquement à l’idée de dureté, de solidité, de robustesse. C’est à partir de cette idée première de solidité que s’est construite l’idée de permanence, de continuité et de pérennité. Or, cette référence à la dureté s’applique d’abord à des objets physiques. Un matériau peut être dur. Une construction peut être solide. Un ouvrage peut être robuste. Mais le développement n’est pas un objet physique. Il est un processus économique, social, politique, culturel et écologique.

Appliquer au développement une notion issue de la dureté matérielle introduit donc un biais. Le problème n’est pas seulement de savoir si le développement peut durer. La vraie question est de savoir s’il peut être supporté. Supporté par les écosystèmes. Supporté par les sociétés. C’est pourquoi la notion de “développement soutenable” paraît plus juste.

Le terme “soutenable” introduit immédiatement l’idée d’équilibre. Il suppose une charge, une pression d’une part, et d’autre part, une capacité de support et une limite à ne pas franchir. Il met en présence deux entités : celle qui soutient et celle qui est soutenue. Dans le cas du développement, le système écologique soutient une grande partie des activités humaines. Il fournit l’eau, les sols, les ressources, l’énergie biologique, les régulations climatiques et les conditions mêmes de la vie. Le système humain, lui, exerce des pressions, effectue des prélèvements et transforme les milieux.

Un développement soutenable est donc un développement dont les prélèvements et les pressions restent dans les limites que les écosystèmes peuvent supporter, sans compromettre leur capacité de régénération à long terme. Il ne s’agit pas d’arrêter le développement. Il s’agit de le réorienter. Il ne s’agit pas de sacraliser la nature contre l’homme. Il s’agit de reconnaître que l’homme ne peut se réaliser durablement dans un cadre écologique détruit.

Les autorités sénégalaises, les États africains et la communauté internationale doivent tirer les conséquences politiques de cette clarification. L’environnement ne doit plus être traité comme un secteur secondaire, confié à un ministère isolé, pendant que les grandes décisions économiques se prennent ailleurs. Il doit devenir une matrice centrale de l’action publique. L’agriculture, la pêche, l’énergie, les mines, l’urbanisme, les transports, l’éducation, la fiscalité, l’industrie et la coopération internationale doivent être pensés à partir de cette exigence d’équilibre entre système humain et système écologique.

Cela suppose une gouvernance d’anticipation plutôt qu’une gouvernance de réparation. Trop souvent, les États interviennent après la dégradation : après l’érosion côtière, après la perte des terres, après les inondations, après la pollution, après l’épuisement des ressources. Il faut inverser cette logique. Gouverner l’environnement, c’est anticiper les déséquilibres avant qu’ils ne deviennent irréversibles.

L’Afrique ne doit pas seulement recevoir des concepts venus d’ailleurs. Elle doit contribuer à refonder la pensée environnementale mondiale à partir de ses propres réalités. Le Sénégal peut porter cette voix. Une voix qui dit que l’environnement n’est pas la nature seule, mais la relation vitale entre l’humanité et les systèmes écologiques qui la rendent possible. Une voix qui affirme que le développement ne doit pas seulement durer, mais être soutenable. Une voix qui appelle à une rupture urgente dans la gouvernance environnementale.

Car la véritable urgence n’est pas seulement de protéger la nature. Elle est de rééquilibrer notre relation avec elle. C’est dans cet équilibre que se joue l’avenir du Sénégal, de l’Afrique et du monde.

Par Dr Aliou Gori DIOUF

Spécialiste en environnement et climat

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